Entretien avec Sébastien Korchia, Directeur des Investissements de Cogefi Gestion
Je ne peux dissimuler une forme de doute sur la poursuite à l'identique des tendances observées au 1er semestre...
Boursier.com : Quels enseignements tirez-vous du 1er semestre en Bourse?
S.K. : Au-delà des performances positives des grands indices, surtout si on y ajoute les dividendes qui pour beaucoup ont été versés à la fin de cette période, plus que jamais ces marchés ont affichés des déséquilibres majeurs avec des secteurs très performants et d'autres littéralement oubliés ou pour certains sanctionnés. Pour les grands gagnants comme la technologie (et encore seulement certains pans), les progressions à plusieurs dizaines de pourcents pour des indices comme le SOX ou le KOSPI coréen, et à plusieurs centaines de pourcents pour certains titres, ne peuvent qu'interpeller et faire réfléchir après quelques secondes d'émerveillement. Car si de tels parcours sont désormais possible en quelques semaines de cotations, c'est parce que les investisseurs et surtout les particuliers américains et plus récemment les particuliers coréens, déplacent désormais de manière relativement cordonnée des sommes colossales. En quelques séances voire moins, parfois sans le savoir au travers l'utilisation des ETF composés de pondération très élevées sur certains titres et très souvent redondantes entre ETF, des flux extraordinaires se déversent sur des actions où des groupes d'actions ne pouvant les absorber autrement qu'en faisant grimper les cours. L'utilisation désormais quasi systématique des ETF à levier (x2 et x3) et surtout des options à durée de vie de quelques heures (plus de 50% des volumes d'options traitées chaque jour aux Etats-Unis par les investisseurs individuels américains n'a fait qu'amplifier le mouvement et les performances décalées d'une réalité économique beaucoup moins rose et géopolitique plutôt grise avouons-le. D'ailleurs, qui aurait pu prévoir des marchés positifs à la fin de ce semestre avec une guerre Iran-Usa, un blocage du détroit d'Ormuz, des taux longs à 5% sur le 30 ans américains, près de 3% au Japon et près de 4% pour l'OAT française, ceci avec des hausses de taux par la BCE et des anticipations de baisses de taux par la FED corrigées en anticipations haussières ! Personne ! C'est la dégradation de la prise en compte du risque a déséquilibré le couple risque/rendement. Une autre façon de dire qu'à la fin de ce semestre, le risque action (la prime de risque) est très mal, voire pas rémunérée ce qui n'est pas un bon signe. A juste titre selon moi, Warren Buffet peu avant de tirer sa révérence en mai dernier mettait en garde contre une montée en puissance du trading spéculatif, comparant les marchés à " une église avec un casino " !
Boursier.com : d'après vous, quels indicateurs faut-il particulièrement surveiller pour la seconde partie de l'année
S.K. : En priorité les taux d'intérêt et de toutes les zones car les taux sont au centre de tout. Je parle un peu de taux courts administrés par les banques centrales, mais surtout des taux longs qui sont eux des taux de marchés. En premier lieu ils interviennent dans les valorisations au travers des taux d'actualisation ce qui est un point important pour les valeurs de croissance. Toute hausse impacte à la baisse les ratios boursiers comme le PER. Ensuite, à un moment où ces mêmes entreprises de croissance investissement des sommes colossales qu'elle se mettent de plus en plus à emprunter, toute tension sur les taux va générer des couts financiers importants. Plus largement l'ensemble de l'économie est impacté par les taux (immobilier, investissement, etc...). Ensuite les Etats, pour beaucoup très endettés. On a vite oublié les 36.000 milliards de dollars de dettes des Etats-Unis, mais nous sommes en fait à quelques jours d'atteindre les 40.000 milliards ce qui va remettre ce sujet au gout du jour et avec les lui le sujet des élections américaines. Idem pour la France avec une OAT 10 ans qui pourra très difficilement empêcher le débordement des 4% à l'automne avec le vote du budget puis après avec l'échéance présidentielle. Enfin, le Japon qui avec son 10 ans près des 3% génère un risque fort d'arbitrage de l'epargne domestique japonaise des taux américains où elle se place depuis très longtemps vers des solutions domestiques, ce qui serait très dommageable pour le marché obligataire américain. On pourrait rajouter les CDS (assurance) sur les sociétés de technologie, des CDS qui se tendant et donc marquent une inquiétude, le sujet de la dette privée aux Etats-Unis, etc, etc... Bref prioritairement les marchés obligataires car ils ne sont pas pollués par les flux évoqués au début de cette interview et nous donnent donc une lecture fiable de la situation et du stress.
Boursier.com : Quel est votre sentiment dominant dans ce contexte : positif ou négatif ?
S.K. : Je ne peux dissimuler une forme de doute sur la poursuite à l'identique des tendances observées au 1er semestre. Les hausses exponentielles sur certains titres ou secteurs ne sont tout simplement pas tenables et encore moins quand elles ont été établies par l'utilisation massive de dérivés et donc d'effet de levier. L'interdiction il y a quelques jours par la banque centrale de Coréedes nouveaux ETF à effet de levier, montre une forme d'inquiétude et à immédiatement fait baisser l'indice coréen et par ricochet ses principales composantes de 20 à 40% ce qui montre bien qu'une partie de la hausse est fragile et spéculative. La baisse de 40% sur les plus hauts de Space X en 20 séances renforce la démonstration.
Boursier.com : En termes d'allocation faut-il rester avec les mêmes thèmes du 1er semestre
S.K. : Sans ne plus y être exposé complètement, il est urgent de trier le bon grain de l'ivraie sur les valeurs de l'intelligence artificielle et d'éviter de suivre les flux sans discernement. Cela demande de se poser et de comprendre toute la chaine de valeur, les interactions et dépendances entre acteurs mais aussi les barrières à l'entrée, etc.... car dépenser des milliards pour être facilement concurrencé quelques semaines plus tard ou ne pas être adopté par les utilisateurs, cela va poser un sérieux problème de valorisation (d'où l'intérêt de suivre les primes de risque sur les marchés de taux). Malheureusement, tout cela n'est pas un exercice facile mais comme on dit en Bourse : pour ne pas se tromper, il faut acheter ce que l'on comprend et aussi pendant que l'on y est savoir vendre trop tôt que trop tard. La Bourse c'est le temple des regrets et c'est très bien ainsi. Et pendant que l'attention des investisseurs est polarisée sur les valeurs d'idée, c'est les soldes sur de nombreuses valeurs et secteurs et personnes ne s'y intéresse : paradoxal non ? surtout quand c'était thèmes ou des titres portées au firmament quelques semaines ou moins plus tôt. En disant cela je pense par exemple à l'Or qui n'intéresse plus les investisseurs mais à l'inverse toujours la Chine qui n'en a jamais acheté autant que ces dernières semaines. Je pense aux petites et moyennes valeurs européens qui sont toujours en décote par rapport aux grands (historiquement c'est l'inverse) et alors que le Russel 2000 attire les investisseurs, je pense à la santé et la pharma dont la valorisation sectorielle est sur un de ses plus bas historique, et plus largement à de très belles valeurs de la Cote française et européennes qui ont probablement subit des dégagements exagérés dans une optique de moyen - long terme ; Sans ordre de préférence : LVMH, Essilor, Pernod, SAP, etc... Attention toutefois aux échéances politiques françaises qui pourraient générer une pression sur le CAC comme lors de la dissolution de l'assemblée. L'Europe Hors France aura donc ma préférence dans ce contexte et plus loin dans le monde, comme beaucoup de stratégiste ces dernières semaines, une attention portée vers les valeurs technologiques, d'IA et de spécial en Chine, accessibles via des OPC ou des ETF en prenant en compte comme toujours le change (Yuan/euro) dès qu'on investit hors de la zone euro.
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