Entre l'Arménie et l'Azerbaïdjan, la destruction de forêts met à l'épreuve les efforts de paix
Depuis une colline surplombant la réserve naturelle de Shikahogh en Arménie, Marat Haroutiounian montre les forêts défrichées pour les besoins de l'armée azerbaïdjanaise. Une pratique qui menace une faune rare et les moyens de subsistance des habitants.
Selon ce responsable local, dans cette région du sud de l'Arménie frontalière de l'Azerbaïdjan, les soldats de Bakou occupent illégalement "plus de 2.700 hectares" de la réserve de Shikahogh et "plusieurs centaines d'hectares de terres agricoles".
Erevan accuse l'armée azerbaïdjanaise de s'être emparée de ces territoires en 2021 et 2022 et d'y avoir installé ses positions, abattant des arbres pour construire des voies d'approvisionnement et minant la zone.
L'Azerbaïdjan rejette de son côté les accusations d'occupation du territoire arménien, affirmant que la frontière dans ce secteur n'a pas fait l'objet d'une délimitation officielle.
"Ils rasent tout, sans vérifier si une espèce figure ou non dans le Livre rouge" des espèces protégées, accuse auprès de l'AFP Marat Haroutiounian, adjoint au maire de la ville de Kapan, la capitale régionale.
Un constat partagé par le biologiste Harout Aghatelian, qui affirme avoir découvert à plusieurs reprises des animaux morts, amputés de leurs pattes, victimes d'explosions de mines, dont les détonations résonnent parfois dans les bois.
"Toutes les terres sont directement dans le viseur de l'ennemi", accuse cet homme de 35 ans, dont 15 à travailler dans cette réserve, qui s'étend sur une bande de terre séparant le territoire azerbaïdjanais de son enclave du Nakhitchevan.
"Écocide à grande échelle"
Créée en 1958, la réserve de Shikahogh couvre environ 12.400 hectares de forêts de chênes et de hêtres, de bosquets de platanes et d'ifs d'une espèce menacée.
Elle abrite également des ours bruns, des léopards et des chèvres sauvages du Caucase.
Marat Haroutiounian craint en outre que l'abattage des arbres et les travaux de terrassement ne provoquent des glissements de terrain, des coulées de boue et des chutes de pierres.
D'autant que la présence militaire et les mines terrestres rendent impossible toute évaluation des conséquences, directement sur le terrain.
"Personne ne connaît l'ampleur réelle des dégâts", confirme Ayser Ghazarian, un expert forestier.
Son analyse d'images satellitaires fait apparaître des travaux de terrassement sur environ 90 hectares, dont quelque 60 hectares de forêt, ainsi que l'abattage de bois, d'un volume estimé entre 14.000 et 16.000 m3.
Il n'est même pas certain qu'une restauration complète soit possible après ce qu'il qualifie d'"écocide à grande échelle".
L'Arménie veut attirer l'attention sur cette question alors qu'elle accueille, à Erevan jusqu'à fin octobre, la COP17 des Nations unies sur la biodiversité.
Cette situation met en lumière les tensions persistantes entre ces deux pays du Caucase, qui cherchent à négocier une paix durable après trois décennies d'hostilité et plusieurs guerres.
Erevan et Bakou négocient depuis des années un accord pour résoudre leurs différends territoriaux et évoquent une certaine détente depuis la dernière guerre de 2023, qui avait abouti à la reprise par l'Azerbaïdjan de l'enclave du Karabakh à des séparatistes arméniens.
"Aucune sécurité"
Dans la région rurale du Syunik, où se trouve la réserve naturelle, les habitants restent sur le qui-vive. Pour les locaux, la perte de terres agricoles et de pâturages au profit de l'Azerbaïdjan menace leurs moyens de subsistance.
"Comment pourrais-je fonder une famille et avoir des enfants alors qu'il n'y a aucune sécurité ?", s'interroge auprès de l'AFP Mouraz Arzoumanian, 26 ans, qui est au chômage et vit avec ses parents.
"Je n'arrive pas à imaginer mon enfant grandir ici, sortir dans la cour pour jouer et courir, en restant constamment dans le viseur de quelqu'un", explique cet ancien soldat, formé à la métallurgie.
L'école de Shikahogh ne compte plus qu'un seul élève et les habitants âgés ne peuvent même plus se rendre sur les tombes de leurs proches.
La municipalité espère pourtant que ceux qui sont partis finiront un jour par revenir.
Le biologiste Harut Aghatelian, qui élève des lapins, est quant à lui déterminé à rester.
"Je suis né et j'ai grandi au milieu des forêts. J'aime ces forêts", confie-t-il. "Mon enfant a 18 mois, et je veux qu'il grandisse ici."
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