"Me signifier que je n'ai pas ma place": le racisme jusqu'au Palais Bourbon
Lorsque Nadège Abomangoli a ouvert ce courrier lui assénant qu'une "noire n'a rien à faire" à son poste de vice-présidente de l'Assemblée nationale, elle a hésité avant de porter plainte.
"A un moment, je voulais faire la collection de tous les messages racistes que je recevais, et puis je me suis dit que ça allait prendre trop de temps".
À 50 ans, la députée de La France insoumise dit s'être "blindée". Mais l'impunité affichée par l'auteur du message, signe d'une libération de la parole raciste, l'a décidée à saisir la justice.
Au-delà de ces attaques, elle décrit aussi un racisme plus diffus, fait de "micro-agressions", jusque dans les couloirs du Palais Bourbon.
Par exemple des journalistes qui la confondent avec d'autres élues noires, ou cette agente de l'Assemblée la prenant pour une assistante.
Ces derniers mois, l’AFP a interrogé une dizaine de députés non blancs, de La France insoumise jusqu'au Rassemblement national, sur le racisme dont ils pourraient être victimes.
Certains assurent en souffrir davantage qu'ailleurs, d'autres au contraire s'y sentent protégés. Leurs témoignages révèlent nombre de situations discriminatoires.
Pour certains, dès leur premier jour, comme Steevy Gustave, député écologiste, qui s'est entendu dire par un collègue "Coupe tes dreadlocks".
Pour Aly Diouara et Carlos Martens Bilongo (LFI), une photo d'eux prise au Palais Bourbon au lendemain de leur élection et publiée sur X a suscité des centaines de messages haineux.
Des insultes racistes, des "sale noir", "sale musulman", visant à "me signifier que je n'ai pas ma place à l'Assemblée", témoigne Aly Diouara.
Plus de deux siècles après l'élection en 1793 de Jean-Baptiste Belley pour représenter Saint-Domingue à la Convention sous la Révolution, la présence d'élus non blancs n'a rien de rare à l'Assemblée.
Longtemps circonscrits aux territoires ultramarins, plusieurs députés racisés sont élus dans l'Hexagone, des Côtes-d'Armor à la Seine-Saint-Denis.
"Il y a quelque chose de profondément raciste dans le fait de rendre exceptionnelle leur présence, alors que celle des députés blancs est considérée comme naturelle", analyse la politologue Françoise Vergès, également militante décoloniale.
Avec les journalistes
Ainsi lorsqu'Aly Diouara doit montrer à de nombreuses reprises son badge pour attester de son statut. En juillet, il a écrit à la présidente Yaël Braun-Pivet pour que ces situations cessent.
La plupart des députés interrogés affirment n'avoir jamais eu d'incidents avec les agents, signe que les expériences diffèrent d'un élu à l'autre, en fonction de leur couleur de peau, mais aussi de leur genre ou leur origine sociale.
"Je ne dirais pas que les agents sont racistes, mais certains ont des biais. Ce n'est pas seulement le fait que je sois noir, c'est aussi l'image qu'on se fait d'un jeune des quartiers".
"La question de la classe compte tout autant, alors qu'il y a peu de députés des classes populaires", relève Mme Vergès, rappelant qu'il "y a les codes implicites" qui jouent contre eux.
L'écologiste Sabrina Sebaihi observe que durant les pauses, "on se retrouve souvent entre députés banlieusards issus de la diversité". "Comme on n'est pas inclus dans les autres groupes, on se retrouve ensemble" tout en se demandant "si c'est une bonne chose de rester entre nous", dit-elle.
Les médias participent aussi de ce traitement différencié.
Béatrice Bellay, députée et porte-parole du groupe socialiste, a déjà remarqué que lorsque les journalistes sollicitent une interview, ils se tournent davantage vers ses collègues.
Un jour, alors qu'elle intervient sur un plateau de télévision, son collaborateur entend des journalistes s'étonner en coulisses qu'elle sache "bien parler".
Hervé Berville, député et ancien ministre macroniste, déplore également les "procès en illégitimité" dont il a régulièrement fait l'objet.
Dans la presse, ce sont ses supposés talents de danseur ou d'ambianceur, des stéréotypes racistes, qui ont plusieurs fois été mis en avant.
Dans de nombreux témoignages, revient aussi le sentiment d'évoluer dans un lieu qui n'honore qu'une France blanche, masculine et bourgeoise.
Des efforts ont bien été engagés, avec une salle rebaptisée au nom du député martiniquais Aimé Césaire ou de l'indépendantiste kanak Jean-Marie Tjibaou.
Colbert et esclavagisme
Des éléments du décor sont aussi vécus comme offensants, c'est par exemple la statue de Jean-Baptiste Colbert ou la salle portant son nom, honorant celui qui a imaginé le Code noir sous Louis XIV, le texte qui codifia l'esclavage.
Le député centriste Olivier Serva déplore cette "complaisance historique" mais les demandes de retrait ont toutes été refusées.
A ces tensions symboliques, s'ajoute une autre source de malaise avancée par certains élus de la gauche: devoir siéger, affirment-ils, dans un hémicycle comptant 119 élus du Rassemblement national, le parti d'extrême droite fondé par Jean-Marie Le Pen, plusieurs fois condamné pour provocation à la haine.
Des propos violents se sont parfois invités dans l'hémicycle, en particulier ce jour de novembre 2022, où le député RN Grégoire de Fournas a lancé "qu'il retourne en Afrique", lors d'une intervention de Carlos Martens Bilongo sur des migrants.
Grégoire de Fournas, frappé d'une exclusion de 15 jours, avait nié tout caractère raciste, assurant parler d'un bateau humanitaire bloqué en mer.
"J'ai toujours redouté de recevoir une telle invective dans l'hémicycle", confie Hervé Berville, disant avoir eu "une boule au ventre" après cet épisode.
L'une des deux seuls députés noirs du RN, Anchya Bamana, affirme n'avoir "jamais été confrontée" à du racisme en son sein. Elle explique en revanche subir des discriminations en raison de son appartenance au RN.
La gauche n'est pas exempte. En octobre, la députée du groupe ciottiste Hanane Mansouri a été renvoyée à ses origines marocaines, traitée de "caution" par le député LFI Abdelkader Lahmar.
Le groupe La France insoumise, qui se présente comme le premier parti antiraciste, a largement contribué à faire entrer davantage de diversité.
Dans le même temps, il est régulièrement accusé de "brutaliser" le débat par la violence de certaines interventions, et Jean-Luc Mélenchon fait l'objet d'accusations régulières d'antisémitisme, ce dont il se défend.
"On doit se battre"
Comment réagir face à ces discriminations répétées ? La chercheuse Françoise Vergès évoque des sanctions, par exemple des amendes lorsqu'un manque de respect s'exprime.
Sabrina Sebaihi appelle ses collègues à condamner plus fermement et systématiquement toutes les attaques racistes, peu importe qui elles visent.
Pour Aly Diouara, la réponse est devenue politique. Le député de Seine-Saint-Denis a choisi de rendre visibles ces violences, laissant notamment ses commentaires ouverts sur les réseaux sociaux et déposant plainte autant que possible.
Six hommes ont été condamnés début février à des peines allant jusqu'à la prison avec sursis pour cyberharcèlement raciste.
"Soulagé" par ces condamnations, il déplore que cette exposition judiciaire ait "remis une pièce dans la machine" de la haine, avec de nouvelles "menaces de mort".
Cette visibilité, beaucoup disent la redouter.
"On ne s'épanche pas trop dessus, car c'est difficile en politique d'apparaître comme victime", analyse Nadège Abomangoli.
Après une heure d'entretien, la députée marque une pause. "Tout à l'heure je disais que ça ne m'affecte pas, mais en fait ça rappelle plein d'autres épisodes", lâche-t-elle.
"Ça rappelle que systématiquement on doit se battre pour faire reconnaître notre légitimité".
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