Homme d'affaires ou politicien ? Le Premier ministre tchèque face aux critiques
Entre magnat de l'agroalimentaire et chef de gouvernement, le Premier ministre tchèque Andrej Babis a promis de choisir. Mais sa solution pour éviter les conflits d'intérêts ne convainc guère, ni dans son pays ni à Bruxelles.
Revenu au pouvoir en décembre, après un premier mandat entre 2017 et 2021 déjà entaché d'accusations de conflit d'intérêts, M. Babis a annoncé le transfert de la gestion du groupe alimentaire et de chimie qui a fait sa fortune, Agrofert, au fonds RSVP Trust, avec à sa tête un administrateur indépendant. Ce qui, selon lui, le met en totale conformité avec la législation tchèque.
"Je n'ai aucune influence sur Agrofert et je n'en tire et n'en tirerai aucun profit", a affirmé récemment le dirigeant, septième fortune tchèque avec 4,6 milliards de dollars, selon le dernier classement du magazine Forbes.
Mais David Kotora, qui dirige la branche tchèque de l'ONG spécialisée dans la lutte contre la corruption Transparency International, estime que les statuts du trust, publiés en février par le site d'information Seznam Zpravy, montrent que c'est loin d'être la vérité.
Contrairement aux déclarations de M. Babis selon lesquelles le transfert d'Agrofert au trust est "irréversible" et que ses enfants en hériteront à sa mort, les statuts qui ont fuité prévoient que la gestion sera confiée à trois de ses quatre enfants dès qu'il aura quitté le gouvernement. Et qu'ils pourront donc théoriquement le remettre aux commandes.
Déjà-vu
La situation a des airs de déjà-vu.
En février 2017, alors ministre des Finances, le milliardaire avait transféré Agrofert à deux fonds fiduciaires, pour se conformer à une loi anti-corruption taillée sur mesure à son intention et baptisée "Loi Babis". Mais il en était resté le bénéficiaire effectif, y compris durant son premier mandat de Premier ministre, selon des documents publics.
Outre son pouvoir sur la distribution de l'argent public tchèque, M. Babis participe en tant que chef de gouvernement aux négociations sur le budget de l'Union européenne. Or Agrofert a reçu un total de 68,9 millions d'euros de subventions européennes et tchèques en 2024 après 89,4 millions en 2023, selon son rapport annuel.
En 2018, craignant de devoir les rembourser, le ministère tchèque des Finances avait cessé de demander à l'UE le versement de subventions à Agrofert. Le groupe avait par ailleurs dû rembourser des subventions nationales, tandis que l'impopularité de M. Babis avait atteint des sommets en 2019 avec des manifestations monstres appelant à sa démission pour corruption.
En 2021, le Parlement européen avait voté une résolution réclamant une loi pour éviter que des fonds communautaires ne lui profitent. La Commission européenne avait ensuite acté, dans un rapport, que la double casquette de M. Babis avait compromis l'"exercice impartial et objectif de ses fonctions".
Cela a contribué à alimenter la rancœur envers l'UE de M. Babis, qui a rejoint le groupe politique eurosceptique au Parlement européen "Patriotes pour l'Europe" du Premier ministre hongrois Viktor Orban.
Après le retour au pouvoir de M. Babis fin 2025, la Commission a réagi rapidement à sa situation de conflit d'intérêts.
Le 19 février, elle a envoyé une lettre au ministère tchèque du Développement régional, pour lui demander des explications dans un délai d'un mois.
"La réponse est en cours de rédaction (...) Nous répondrons à toutes les questions posées par la Commission européenne", a déclaré à l'AFP une porte‑parole du ministère, Veronika Lukasova.
Selon M. Kotora, la lettre de Bruxelles constitue un bon signe.
"Le Premier ministre disait que personne au sein de l'administration européenne ne s'intéressait (à son cas, ndlr). C'est un démenti", a-t-il déclaré à l'AFP estimant que la République tchèque serait "à nouveau confrontée à un problème". D'autant que selon Transparency International, M. Babis a conservé la gestion d'autres entreprises, notamment le groupe chimique et d'investissement SynBiol.
Le milliardaire fait par ailleurs toujours l'objet de poursuites pour des accusations de fraude aux subventions européennes remontant à 2007, avant son entrée en politique.
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