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"On nous mettait la pression pour partir": des salariés de France Télécom témoignent

| AFP | 280 | Aucun vote sur cette news
Des affiches
Des affiches "Stop aux suicides" à l'entrée des bureaux de France Télécom à Annecy-le-Vieux, le 28 septembre 2009 après plusieurs suicides de salariés de l'entreprise ( JEAN-PIERRE CLATOT / AFP/Archives )

Pressions pour quitter l'entreprise, isolement, mobilité forcée: trois hommes, parties civiles au procès de France Télécom et de ses ex-dirigeants qui démarre lundi à Paris, racontent comment leurs conditions de travail à la fin des années 2000 les ont fait sombrer dans la dépression.

L'entreprise France Télécom et ses ex-dirigeants comparaissent pour "harcèlement moral". Dans leur ordonnance de renvoi, les juges d'instruction décrivent un "harcèlement organisé à l’échelle de l’entreprise". Les dirigeants voulaient supprimer 22.000 postes entre 2006 et 2008 et procéder à 10.000 changements de métier.

"La phobie monstrueuse"

"J'étais cadre informatique dans le Nord quand la réorganisation a commencé. Alors que j'avais une vingtaine de personnes sous mes ordres, j'ai perdu peu à peu mon personnel", raconte Yves Minguy, entré à France Télécom en 1973. "On sentait bien qu'il y avait des objectifs pour des départs. On nous mettait la pression pour partir".

En 2009, il se retrouve au placard: "six mois sans rien faire". "Les trois premières semaines, ça va. Puis c'est le drame". Il retrouve un poste dans un service qui veut bien le "reprendre". "Mais un matin, sans crier gare, on me dit: +Tu poses tes affaires, tu vas sur un plateau répondre au téléphone+". Cela lui fait l'effet d'"un coup de fusil". Il tombe en dépression. "Si mon épouse ne m'avait pas soutenu, je ne serais plus là".

Le but, selon lui, était de le "déstabiliser".

Aujourd'hui encore, Yves Minguy, 67 ans, est "incapable" de retourner dans un bâtiment de France Télécom, devenu Orange en 2013. "J'ai une phobie monstrueuse".

Le procès va être "un moment difficile". "Le but pour moi n'est pas financier. J'attends qu'on nous dise: +Oui, on a fait une erreur, on vous a démoli+. Mais jusqu'ici, ils sont dans le déni absolu".

- "Argent sale" -

Claude (prénom modifié), 59 ans, était le manager d'une équipe de douze téléconseillers. Début 2007, il assure l'interim sur un poste de directeur de 120 salariés. "On m'a alors demandé de faire partir des gens par tous les moyens".

Mais la situation se retourne contre lui. "On me dit qu'il est temps de répondre à un appel à candidature. On me relance pour changer de service ou quitter l'entreprise. L'objectif était de se débarrasser de moi".

Fin 2017, il doit s'arrêter pour subir une intervention chirurgicale. A son retour en janvier 2018, il assiste au redéploiement de son équipe. "Pendant deux mois, j'étais seul, sans activité professionnelle. Je n'avais plus de poste". Il est affecté sur une mission de six mois. "Mais je recevais toujours des mails pour m'inciter à partir".

"En septembre 2008, ma part variable n'arrive pas. On me dit que mes résultats sont insuffisants". Au bureau, il affirme qu'il va se suicider en se jetant d'une falaise. "Le DRH a trouvé les mots pour me calmer". En octobre, il a reçu 750 euros. "Mais on a continué de vouloir me faire partir".

En 2011, il a signé un accord avec la direction. "Le deal était: je tourne la page et je reçois une réparation financière". Mais aujourd'hui, Claude, détaché syndical, regrette cet "argent sale".

- "Toujours pas guéri" -

"J'ai participé à l'avènement du minitel (petit terminal informatique très populaire en France dans les années 80 et 90, NDLR). J'étais un ingénieur, un inventeur", raconte Francis Le Bras. Il commence à travailler pour France Télécom en 1982 comme salarié d'une société e service, puis est embauché en 2004. Il est nommé responsable technique sur le sans-contact, mais avec l'arrivée de Didier Lombard comme PDG en 2005, "les priorités ont changé". "C'est ce qui m'a perdu".

"En 2007, on m'a dit qu'il fallait que je fasse autre chose. (...) On me poussait dehors. On m’a proposé de l’argent pour ouvrir une agence immobilière".

"Le 1er janvier 2008, on a supprimé mon poste sans me le dire. C’est lors d’un entretien avec mon responsable des ressources humaines, trois mois plus tard, que j’en ai été informé".

En octobre 2009, il fait un accident cardiaque, reconnu "faute inexcusable de l'entreprise". Le mois suivant, il fait une tentative de suicide. Commence alors un arrêt maladie longue durée. En 2011-12, il a essayé en vain de reprendre le travail.

En 2016, il a été mis à la retraite pour inaptitude. "La dépression, je n'en suis toujours pas guéri. J'ai été maltraité par l'entreprise. Je veux témoigner de ce que j'ai subi", raconte cet homme de 66 ans.

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