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Les "gilets jaunes", révélateurs d'une société française en crise

| AFP | 243 | 1 par 1 internautes
Manifestation de
Manifestation de "gilets jaunes", le 2 mars 2019 à Paris ( ERIC FEFERBERG / AFP/Archives )

Les "gilets jaunes", révélateurs d'une crise profonde de société ? Universitaires et sondeurs s'emploient à cerner ce mouvement social inédit qui secoue la France depuis quatre mois et à lui donner un sens, par-delà l'actualité et les stéréotypes.

Interpellés par l'ampleur de la mobilisation dès le 17 novembre, les chercheurs se sont rapidement penchés sur cette histoire en mouvement.

"Ce mouvement pouvait paraître monolithique au départ mais quand on se plonge dans les données, on se rend compte qu'il y a une grande diversité de profils", souligne Camille Bedock, chargée de recherche en sociologie au CNRS et membre du collectif d'universitaires "Jaune vif" créé pour étudier le mouvement.

Leurs premiers résultats, issus de près de 800 questionnaires administrés dans les cortèges et sur les ronds-points, ont été corroborés par une étude de l'Observatoire Société et Consommation (ObSoCo) menée fin janvier auprès d'un vaste échantillon de 4.000 personnes représentatif de la population.

S'ils relèvent une légère sur-représentation d'hommes, de classes sociales modestes (employés, ouvriers, petits commerçants) et de titulaires de diplômes intermédiaires (bac, CAP, BEP), tous insistent: "Il n'y a pas de profil-type".

"C'est en réalité un calque de la population française, en légèrement décalé", souligne Philippe Moati, professeur d'économie à l'université Paris-Diderot et cofondateur de l'ObSoCo.

"Pointe d'un iceberg"

Si la mobilisation dans la rue s'est érodée au fil des semaines, l'écho des revendications résonne, lui, très largement dans la population.

Dans l'étude de l'ObSoCo, 49% des Français se qualifient de "gilets jaunes" ou disent avoir pris part au mouvement. Et 11%, sans être "gilets jaunes", se déclarent malgré tout en phase avec le mouvement. "Ca fait quand même 60% de la population qui est, à des degrés divers, dans ce mouvement", souligne Philippe Moati, pour qui la mobilisation est "la pointe acérée d'un iceberg plus profond".

"Il faut aller au-delà de l'apparence", abonde Christian Laval, professeur émérite de sociologie à l'université de Paris-Nanterre.

"On a pu avoir le sentiment que tout se passait dans ces centres occupés par les +périphériques+, les +invisibles+ alors qu'en réalité l'important est justement de voir ceux qui n'occupaient pas ces centres, avec des lieux multiples et inédits", estime-t-il.

Dans une note, l'Ifop relevait que "même si le mouvement bénéficie de soutiens divers, la France des +gilets jaunes", c'est d'abord celle de l'étalement urbain": "C'est parmi les actifs peu diplômés résidant dans le grand périurbain que se situe l'épicentre de ce mouvement."

Ces travaux révèlent également une dépolitisation largement répandue: 43% des "gilets jaunes" ont déclaré à l'ObSoCo ne pas se reconnaître dans le spectre politique français.

"Vouloir d'achat" et pouvoir d'achat

Dans la multitude des revendications qui a essaimé depuis quatre mois, "la motivation du pouvoir d'achat est la seule structurante", souligne-t-elle. Elle est souvent corrélée à un désir de justice sociale et fiscale.

Hausse du pouvoir d'achat, baisse des rémunérations des élus et hauts fonctionnaires, réduction des taxes sur les carburants, augmentation du Smic, rétablissement de l'ISF arrivent ainsi en tête des revendications, selon l'ObSoCo qui a demandé aux "gilets jaunes" de les hiérarchiser.

"Le RIC (référendum d'initiative citoyenne) est cité en premier par seulement 6% des +gilets jaunes+ et placé par 28% parmi leurs cinq premières revendications", souligne Philippe Moati.

Outre une méfiance, voire une défiance, envers les institutions politiques, économiques et médiatiques, c'est un rapport inquiet au monde qui caractérise les "gilets jaunes": ils se montrent massivement pessimistes pour les générations futures, doutent des bienfaits de la croissance économique, redoutent la mondialisation...

Pour Christian Laval, "ce mouvement révèle un creusement de la division sociale". "On revient à une idée où il y a 20-25% de gens qui s'en sortent et 70% qui subit l'augmentation de dépenses contraintes, la précarité", estime-t-il.

"L'aspiration la plus partagée est simple: c'est de pouvoir vivre dignement de son travail, en finir avec les arbitrages (de dépenses) douloureux vécus comme une injustice", confirme Camille Bedock.

Les "gilets jaunes" sont, comme le reste de la population, de grands consommateurs, souligne Philippe Moati, en relevant "l'universalisation des normes de consommation" à l'œuvre depuis plusieurs années.

IPhone, voyages, vêtements de marque... "Tout le monde aspire aux mêmes choses mais ces standards sont accessibles aux plus aisés et beaucoup plus difficiles à atteindre pour les plus modestes", explique-t-il.

Selon lui, "le mal est plus profond que ce qu'expriment directement les +gilets jaunes+, ce mouvement est symptomatique d'une crise de la modernité occidentale, d'une société d'hyperconsommation".

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