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Corruption en Haïti: le pavé dans la mare de la Cour des comptes

| AFP | 399 | Aucun vote sur cette news
Des manifestants à Port-au-Prince, le 24 août 2018 après un appel à la mobilisation lancé sur les réseaux sociaux pour dénoncer la corruption et la gestion opaque des fonds prêtés à Haïti par le Venezuela depuis plus d'une décennie
Des manifestants à Port-au-Prince, le 24 août 2018 après un appel à la mobilisation lancé sur les réseaux sociaux pour dénoncer la corruption et la gestion opaque des fonds prêtés à Haïti par le Venezuela depuis plus d'une décennie ( HECTOR RETAMAL / AFP )

Régulièrement dénoncée dans la rue, la corruption en Haïti a probablement atteint son sommet au cours de la décennie écoulée avec l'affaire Petrocaribe, décortiquée dans un rapport édifiant de la Cour supérieure des comptes.

Cet audit sur la gestion de fonds prêtés à Haïti par le Venezuela dans le cadre d'un mécanisme de livraison de pétrole à conditions préférentielles révèle une gestion calamiteuse, sinon même la corruption des élites aux dépens des habitants du pays le plus pauvre des Amériques.

La perception de la corruption en Haïti continue de s'aggraver, et Transparency International a fait reculer la semaine dernière le pays à la 161e place sur 180. Mais au fil de ses 288 pages, ce rapport récemment publié par la Cour supérieure des comptes expose finalement au grand jour la réalité des préjudices subis par la population, en raison du laxisme des autorités.

Infractions aux lois sur les passations de marchés publics, fraude fiscale, contrats signés sans description des travaux ni échéancier, dépassements budgétaires sans factures explicatives... N'ayant aucun compte à rendre au Venezuela, les six gouvernements haïtiens qui se sont succédé depuis 2008 ont lancé pour près de deux milliards de dollars de projets sans, le plus souvent, se soucier des principes de base de la gestion de fonds publics.

Depuis 12 ans, Haïti bénéficie du programme Petrocaribe, mis en place à l'initiative de l'ancien président vénézuélien Hugo Chavez, qui permet à plusieurs pays d'Amérique latine et des Caraïbes d'acquérir des produits pétroliers à un prix avantageux.

Toujours perçu comme source de gaspillage et de corruption, ce fonds a déjà donné lieu, en 2016 et 2017, à deux enquêtes sénatoriales. Depuis l'été 2018, le mouvement citoyen "Petrocaribe Challenge" a multiplié les manifestations à travers le pays, poussant la Cour supérieure des comptes à lancer son audit.

"Pays malade"

Le rapport, partiel, faute de collaboration de certaines administrations publiques, révèle par exemple qu'un projet de construction de route a vu son budget quasi quadrupler sans aucune justification.

Nombre de contrats ont été signés par des ministres sans appel d'offres, en invoquant abusivement la loi d'urgence votée après le séisme de 2010.

"Ce pays n'est pas gouverné, c'est un pays malade", juge avec dépit l'économiste haïtien Kesner Pharel. "Ce rapport nous ouvre les yeux sur l'état lamentable de la gestion des finances publiques".

La Cour supérieure des comptes d'Haïti n'a examiné que 10% des 409 projets financés par le fonds Petrocaribe. Et son rapport jette une lumière crue sur l'implication des politiques.

Une quinzaine d'anciens ministres et hauts fonctionnaires sont épinglés. De même qu'une entreprise dirigée à l'époque par l'actuel président Jovenel Moïse, identifiée comme bénéficiaire de fonds pour un projet de construction d'une route sans signature de contrat.

Outre la mise au jour de projets frauduleux, l'absence totale de reddition de comptes et de contrôle des administrations sont mis en exergue.

"Si la Cour des comptes avait fait son travail ces 11 dernières années, toutes ces personnes qui sont passées au pouvoir, tous ceux qui ont eu à gérer l'argent de l’État n'auraient pas pu faire tout ce mal au pays", a réagi samedi un collectif de citoyens du mouvement Petrocaribe Challenge.

Double peine

L'analyse de la Cour des comptes illustre combien Haïti n'a pas planifié ses dépenses autour de projets structurels pouvant répondre à l'objectif de développement économique et social qu'avait imaginé Chavez.

Plus d'un quart des fonds mis à disposition des autorités haïtiennes ont ainsi servi à éponger en partie la dette du secteur énergétique. Pour Kesner Pharel, c'était "jeter de l'argent dans un puits sans fond". L'endettement de la compagnie d'électricité nationale se creuse alors que même certains quartiers de la capitale Port-au-Prince ne reçoivent encore que deux à trois heures d'électricité par jour.

La population haïtienne est doublement pénalisée: en plus de ne pas avoir profité de cette aide au développement, elle voit aujourd'hui les maigres ressources budgétaires du pays, majoritairement tirées des taxes à la consommation, allouées au remboursement de la dette Petrocaribe.

"Parce que les impôts indirects sont plus forts que les impôts directs, le crime qui a été commis est que ce sont les plus pauvres des Haïtiens qui paient pour rembourser cette dette", se désole l'économiste en rappelant qu'"Haïti dépense plus pour le service de la dette que pour l'éducation".

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