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Affaire Khashoggi: les multinationales entre morale et intérêts économiques

| AFP | 318 | Aucun vote sur cette news
Le journaliste saoudien Jamal Khashoggi, le 15 décembre 2014 à Manama (Bahreïn)
Le journaliste saoudien Jamal Khashoggi, le 15 décembre 2014 à Manama (Bahreïn) ( MOHAMMED AL-SHAIKH / AFP/Archives )

Après la disparition du journaliste saoudien Jamal Khashoggi, les grands noms mondiaux des affaires ont, de manière inédite, pris les premiers leurs distances avec Ryad, sans toutefois perdre de vue leurs intérêts économiques.

Les entreprises "montrent l'exemple", s'est félicité Michael Posner, professeur à l'université américaine NYU, dans une tribune dans le Wall Street Journal. Un autre journal prisé des milieux d'affaires, le Financial Times, écrit même que les grandes entreprises ont "repris le flambeau des valeurs occidentales".

Autant de commentaires élogieux suscités par les annulations en série de PDG à une grande conférence économique prévue à partir du 23 octobre à Ryad.

Bien avant que la patronne du FMI, Christine Lagarde, le secrétaire américain au Trésor, Steven Mnuchin, ou le ministre français des Finances, Bruno Le Maire, ne s'y décident, des poids lourds de l'économie mondiale ont décidé de sécher ce "Davos du désert", ainsi surnommé bien qu'il n'ait aucun lien formel avec la réunion se tenant chaque hiver dans les Alpes suisses.

Cette conférence "Future Investment Initiative", organisée par le fonds souverain saoudien, avait servi l'an dernier de tribune au prince héritier Mohammed ben Salmane. Il y avait exposé, devant des milliers d'entrepreneurs généralement séduits, son ambitieux projet de transformation de la monarchie pétrolière en géant des services et de la tech.

- Gratin de la finance -

Cette année, l'auditoire sera clairsemé. Parmi les défections de patrons, le gratin de la finance: des banques comme HSBC, Crédit Suisse, JPMorgan Chase; des fonds d'investissements comme Blackrock et Blackstone.

Le signal a été donné d'abord par le retrait du Britannique Richard Branson, auquel Ryad avait promis des fonds pour ses projets de tourisme spatial. Et par l'annulation du patron du groupe de VTC Uber, dans lequel le fonds souverain saoudien a investi 3,5 milliards de dollars.

"L'implication des entreprises dans leur environnement est de plus en plus scrutée par les ONG, les consommateurs et même aujourd'hui par des financeurs comme les banques", explique à l'AFP Sylvie Matelli, directrice adjointe de l'Institut de relations internationales et stratégiques (Iris).

"Lorsqu'il y a ce type d'affaire, extrêmement médiatisée, qui porte sur la question des droits de l'Homme, de la liberté de la presse (...) elles ne peuvent plus s'afficher aux côtés des gens mis en cause".

Ces défections illustrent également une certaine confiance, en particulier des Américains.

"L'Arabie saoudite n'est pas en situation de menacer l'économie américaine", malgré sa puissance de premier exportateur mondial de brut, assure l'historienne de l'industrie pétrolière, Ellen Wald, dans le New York Times.

"A l'âge de la fracturation hydraulique, la maison des Saoud a infiniment plus besoin des Etats-Unis que l'inverse", assure dans le même journal l'éditorialiste Bret Stephens. La production américaine de brut est désormais supérieure à celle de Ryad, grâce au pétrole de schiste.

Le groupe Uber, de son côté, prend un risque calculé en boudant la conférence d'un de ses gros financiers, lui qui doit lever massivement des fonds en entrant en Bourse l'an prochain. Selon des sources proches du dossier interrogées par l'AFP, les investisseurs se bousculent déjà.

- "Maintenir des liens" -

Avant d'admettre jeudi que M. Khashoggi était très probablement mort et de menacer Ryad de "très graves" conséquences si sa responsabilité était confirmée - et ce alors que l'Arabie Saoudite nie toute implication - le président américain, Donald Trump, avait toutefois rappelé à plusieurs reprises le poids économique de son allié saoudien.

Il s'est par exemple dit soucieux de ne pas perdre "un énorme contrat" d'armement, qu'il chiffre à 110 milliards de dollars.

Si les grands patrons ne se rendent pas à Ryad, certains enverront tout de même une délégation, à l'image du français Thalès.

Selon l'agence Bloomberg, nombre de grandes banques feront de même. "Beaucoup vont faire en sorte de maintenir des liens étroits avec le gouvernement", estime Jason Tuvey, expert chez Capital Economics.

Une entreprise telle que Siemens maintient, elle, jusqu'ici la participation de son patron à la conférence saoudienne.

Difficile également d'imaginer une rupture entre l'Arabie Saoudite et le secteur technologique américain: les Saoudiens ont lourdement investi dans la Silicon Valley, laquelle convoite les contrats liés aux projets futuristes du prince "MBS".

"C'est un +je te tiens, tu me tiens par la barbichette+", résume Mme Matelli.

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