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Carlos Ghosn, du faîte de l'industrie automobile aux geôles japonaises

| AFP | 333 | Aucun vote sur cette news
Carlos Ghosn, le 6 octobre 2017 à Paris
Carlos Ghosn, le 6 octobre 2017 à Paris ( ERIC PIERMONT / AFP/Archives )

Il était PDG de la plus puissante alliance automobile au monde, il clame maintenant son innocence depuis sa prison japonaise: Carlos Ghosn a tout perdu en deux mois.

Tombé selon ses détracteurs par cupidité, victime d'un complot et d'une trahison selon lui, ce tout-puissant et respecté patron au regard sévère a été déchu de tous ses titres. De Nissan d'abord, là où sa légende s'était forgée, de Mitsubishi Motors, là où il avait parachevé le rêve de devenir le numéro un du secteur, et enfin de Renault, d'où il a démissionné la semaine dernière.

Combatif depuis sa prison, il a donné jeudi une interview à l'AFP et au quotidien Les Echos au cours de laquelle il a fustigé sa détention prolongée, jugeant que le refus de lui accorder une libération sous caution "ne serait normal dans aucune autre démocratie".

Sa vie se résume en un mot: mondialisation. "Mon grand-père était un homme libanais qui a déménagé au Brésil, où je suis né", racontait-il dans un récit autobiographique diffusé par le journal Nikkei, bible des milieux d'affaires au Japon.

"Mais j'ai passé ma jeunesse et mes années de lycée au Liban avant d'étudier en France, dont j'ai acquis la nationalité. J'ai aussi vécu aux Etats-Unis pendant de nombreuses années". Avant que sa carrière ne l'amène au Japon, "ce pays incroyable qui m'a façonné et fait partie de mon identité".

N155AN

Vue du centre de détention où se trouve Carlos Ghosn, le 31 janvier 2019 à Tokyo
Vue du centre de détention où se trouve Carlos Ghosn, le 31 janvier 2019 à Tokyo ( Martin BUREAU / AFP )

Carlos Ghosn était sans cesse en mouvement, "oeuvrant jour et nuit, dans les airs et sur terre", selon ses propos au tribunal. Il naviguait entre Paris, Rio, Beyrouth et Tokyo à bord d'un jet privé de Nissan, régulièrement remplacé mais toujours doté de la plaque "N155AN".

"Ce type de vie laisse des traces, à la fois physiquement et socialement", confiait-il au Nikkei.

Né le 9 mars 1954 à Porto Velho, Carlos Ghosn Bichara frôle la mort à l'âge de deux ans après avoir accidentellement bu de l'eau non potable, et c'est pour sa santé que sa famille décide de revenir vivre au Liban. Il grandit dans un environnement "multiculturel", dans une école jésuite où se côtoyaient professeurs français, libanais, syrien ou égyptien.

Il se décrit comme "un élève rebelle". "J'avais tellement d'énergie en moi que je cherchais toujours un moyen de la dépenser", explique-t-il.

Il passe le baccalauréat en France, entre à l'Ecole polytechnique à l'âge de 20 ans.

Quatre ans plus tard, le jeune diplômé est recruté par Michelin, où il mènera une brillante carrière, gagnant son surnom de "cost cutter", avant de rejoindre Renault en 1996. Là encore, ce bourreau de travail, qui commence sa journée très tôt, applique ses rudes méthodes. Puis en 1999, le groupe au losange se met en quête d'un partenaire: ce sera Nissan.

Carlos Ghosn
Carlos Ghosn ( Gal ROMA / AFP )

"J'étais soucieux de respecter les traditions de la culture japonaise. Pour l'assemblée générale des actionnaires, je m'étais exercé à me prosterner avec une inclinaison de 30 et 60 degrés. Mais j'étais là avec un but: remettre sur pied la compagnie", percluse de pertes.

Versailles, flamme olympique, timbre

"Inflexible", M. Ghosn exige, de son propre aveu, de nombreux "sacrifices" (fermeture de cinq usines, suppression de 20.000 postes). Après "une lune de miel où il est admiré, vu comme un héros", son autoritarisme commence à faire grincer des dents, selon des employés du groupe.

Les frustrations s'intensifient quand il devient aussi PDG de Renault en 2005, un cumul inédit dans le palmarès Fortune, qui classe les 500 premières entreprises mondiales en terme de chiffre d'affaires.

Il y ajoutera une troisième casquette en 2017 en prenant la présidence du conseil d'administration de Mitsubishi Motors, synonyme de revenus supplémentaires pour celui qui empoche déjà des millions d'euros par an. Ce n'est, dit-il, que la juste contrepartie de ses performances qui lui valent d'être courtisé par d'autres grands constructeurs, pour des salaires encore plus mirifiques.

Au fil de son ascension, de cette concentration de pouvoirs qui a peut-être causé sa perte, le mondain capitaine d'industrie se fait "des amis en hauts lieux", dit-il au Nikkei. Outre Davos, il aime courir le festival de Cannes, donne une somptueuse réception au château de Versailles à l'automne 2016 avec des acteurs en costumes d'époque.

Au Brésil, il a l'honneur de porter la flamme olympique à l'occasion des jeux Olympiques de Rio, le Liban fait frapper un timbre à son effigie.

"Que ferai-je après ?"

Aux accusations de cupidité, il répond qu'il était d'abord soucieux de sa famille, d'où le désir de s'assurer des revenus stables, de façon intègre: c'est en tout cas un des arguments qu'il a exposés le 8 janvier devant la justice japonaise, amaigri et menotté.

Si son ex-femme, Rita, a eu des mots sévères à son égard dans la presse japonaise depuis leur divorce, leurs quatre enfants se montrent en revanche très admiratifs de leur père.

"Il peut être un patron dur. Dans la vie professionnelle, il ne cherche pas à plaire à tout le monde. Mais dans la vie personnelle, il est très différent, plus complexe. C'est un homme honnête, un homme loyal. Et assez simple, finalement", assurait son fils dans un récent entretien.

"Que ferai-je après ?", écrivait Carlos Ghosn en 2017. Passer du temps avec mes enfants et petit-senfants, enseigner, conseiller d'autres entreprises, institutions et organisations, esquissait-il.

Mais "la vie suit parfois des cours inattendus", glissait-il. Sans imaginer qu'elle pourrait prendre celui d'une cellule de prison.

burs-anb/kap/uh/jhd

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