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Des toilettes en milieu rural, combat ultime des femmes au Pakistan

| AFP | 286 | Aucun vote sur cette news
Photo prise le 15 novembre 2018 montrant un adolescent pakistanais sortant d'un champ où il a fait ses besoins.
Photo prise le 15 novembre 2018 montrant un adolescent pakistanais sortant d'un champ où il a fait ses besoins. ( ARIF ALI / AFP )

Ayeesha Siddiqua, la soixantaine, ne connaît pas son âge, elle n'a presque jamais quitté son hameau, mais elle se souvient d'une chose : ses "combats fréquents" avec les hommes de sa famille pour avoir accès à des toilettes, dans un Pakistan rural et patriarcal.

"Je leur disais : +vous pouvez aller où vous voulez, mais moi, mes mouvements sont restreints !+", raconte-t-elle à l'AFP depuis Basti Ameerwala, petit village agricole du Pendjab (Est), où l'on se soulage à ciel ouvert depuis des générations.

A ses côtés, deux femmes, dont une de ses brus, acquiescent vivement. Car l'absence de toilettes impacte fortement leur quotidien dans les très conservatrices campagnes pakistanaises. Si les hommes ont toute latitude pour faire leurs besoins, leurs épouses et filles sont forcées de se cacher.

Elles sont donc contraintes de se retenir toute la journée, malgré une activité physique intense aux champs. Et d'attendre la nuit pour ressortir à plusieurs, par crainte "des serpents, des chiens" et surtout "des hommes", qui pourraient "les voir" ou les agresser, soupire sa belle-fille, Tahira Bibi.

"Moi, je limitais ma consommation d'eau et je mangeais moins pour éviter d'y aller quand il fait jour", raconte cette trentenaire, le visage dissimulé derrière un voile marron. Un stratagème employé par toutes les autres paysannes interrogées par l'AFP.

- Eau polluée -

Photo prise le 15 novembre 2018 montrant des Pakistanaises interviewées par l'AFP à Basti Ameerwala (centre)
Photo prise le 15 novembre 2018 montrant des Pakistanaises interviewées par l'AFP à Basti Ameerwala (centre) ( ARIF ALI / AFP )

Depuis un mois et demi, Tahira Bibi n'a toutefois plus à patienter. Un petit cabanon en briques rouges, abritant des toilettes turques vert pastel, trône devant sa maison.

Le déclic est venu d'une ONG pakistanaise, le Lodhran pilot project (LPP), dont une équipe s'est aventurée dans ce hameau reculé pour y prêcher l'hygiène.

Les hommes du village, souvent illettrés, ont d'abord expliqué "n'avoir jamais pensé à la question" des toilettes, narre Altaf Hussain, chargé de programme pour LPP. "Ils mentent sûrement", explique-t-il, car reconnaître que l'absence de latrines constitue un problème "exposerait leurs propres faiblesses" vis-à-vis de leurs femmes.

A cela s'ajoute un problème culturel. "Les gens voient la défécation en plein air comme une routine, et de l'engrais pour leur terres, remarque M. Hussain. Ils ne sont pas conscients des conséquences."

D'après l'Unicef, 22 millions de Pakistanais se soulagent dans la nature, notamment en milieu rural, où 48% de la population seulement a accès à des toilettes, contre 72% en ville.

Le gouvernement évalue de son côté leur nombre à 35% de la population, soit 72 des 207 millions d'habitants du pays.

Or 53.000 enfants décèdent chaque année de diarrhée au Pakistan après avoir consommé de l'eau polluée, notamment par des excréments, selon des données onusiennes. Typhoïde, choléra, dysenterie et hépatite sont fréquents.

Ceux qui n'en meurent pas "tendent à voir réduites les capacités de leur organisme à absorber les nutriments", ce qui peut occasionner "des retards de croissance", dont souffrent 44% d'entre eux, observe Kitka Goyol, un expert en hygiène de l'Unicef.

Tahira Bibi reconnaît ainsi avoir perdu l'un de ses quatre enfants, décédé après "des maux de ventre". Un autre s'est retrouvé "dans un état critique" avec les mêmes symptômes. "Nous pensions que c'était la volonté de Dieu", dit-elle sobrement.

- Fier de ses toilettes -

Face à un fléau qui coûte chaque année 2,2 milliards d'euros au Pakistan, presque 4% de son PIB, selon l'Unicef, le Premier ministre Imran Khan a promis d'"éradiquer le déficit de toilettes dans le pays d'ici 2023". Son ministre du Changement climatique, Malik Amin Aslam, en charge des questions sanitaires, veut impulser "un changement de comportement" des masses, affirme-t-il à l'AFP.

Photo du 15 novembre 2018 montrant une femme pakistanaise sortant des toilettes à Basti Ameerwala (centre)
Photo du 15 novembre 2018 montrant une femme pakistanaise sortant des toilettes à Basti Ameerwala (centre) ( ARIF ALI / AFP )

"Le Pakistan propre et vert", un programme à visées tant sociétales qu'environnementales, est actuellement en discussion, ajoute le ministre, sans mentionner d'objectifs chiffrés.

Les mentalités semblent progressivement évoluer à Basti Ameerwala, où 15 des 60 soixante foyers sont désormais dotés de latrines, selon LPP. Dans le hameau voisin de Chah Jamalianwala, 35 des 60 maisons en disposent également.

Mohammad Nasir, homme frêle de 45 ans, est l'un des derniers à avoir franchi le pas, convaincu par le médecin de sa femme. Son petit terrain est enfin équipé de cabinets sans toit, après 28 ans passés à se soulager dans les champs voisins.

La construction lui a coûté 15.000 roupies (100 euros), soit un mois de revenus. Mais lui qui avait avant cela acheté une antenne parabolique, une télévision et un panneau solaire pour faire fonctionner le tout, ne cache pas sa "fierté" d'avoir enfin ses propres latrines.

La Journée mondiale des toilettes a été célébrée cette semaine. Selon l'Unicef, près de 900 millions de personnes n'ont d'autre choix que de faire leurs besoins en plein air.

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