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Au Malawi, la peur des "vampires" nourrit la vindicte populaire

| AFP | 144 | Aucun vote sur cette news
Jamiya Bauleni, raconte avoir été attaquée par un vampire, dans son village de Ngolongoliwa,(sud du Malawi), le 28 octobre 2017
Jamiya Bauleni, raconte avoir été attaquée par un vampire, dans son village de Ngolongoliwa,(sud du Malawi), le 28 octobre 2017 ( Amos Gumulira / AFP )

"Ce ne sont pas des bobards. On a bu mon sang". Depuis des semaines, d'invraisemblables récits d'attaques de vampires sèment le chaos au Malawi, où des foules en colère ont lynché à mort des "suceurs de sang" présumés et contraint l'armée à intervenir.

Dans son village Ngolongoliwa (sud), Jamiya Bauleni raconte son étonnante histoire devant une nuée d'enfants pieds nus.

C'était le 2 octobre, en pleine nuit. "J'ai vu de la lumière dans un coin de mon toit", explique cette mère de famille. "J'ai vu une corde pendre et de la fumée m'entourer. J'ai tenté, en vain, de me lever de mon lit et c'est là que j'ai senti une aiguille transpercer mon bras gauche."

Jamiya, 40 ans, assure avoir entendu avant de s'évanouir quelqu'un sauter du toit. Sous le choc, elle a été brièvement hospitalisée dans une clinique puis renvoyée chez elle, "soignée" avec des antibiotiques.

Une voisine, Florence Kalunga, 27 ans, affirme avoir été attaquée la même nuit. Elle dormait aux côtés de son mari quand elle a vu une lumière, "comme du feu". "J'ai entendu la porte s'ouvrir (et) j'ai senti une aiguille qui transperçait mon doigt", rapporte-t-elle.

Ces récits sur la présence de vampires agitent régulièrement le Malawi, où les croyances traditionnelles restent très ancrées dans la population. Les albinos y sont notamment exécutés pour leurs organes, utilisés dans des rituels de magie noire.

La dernière poussée de fièvre qui secoue le pays est venue du Mozambique voisin. Selon la rumeur, des vampires ont passé la frontière pour collecter du sang humain sous couvert de programme d'aide aux populations. Elle s'est répandue comme une traînée de poudre et a pris cette fois un tour particulièrement violent.

- 'Mensonge' -

Depuis septembre, des groupes d'autodéfense ont tué pas moins de neuf personnes soupçonnées d'avoir bu ou tenté de boire du sang humain lors de cérémonies de magie noire.

Le 30 septembre, Orlendo Chaponda a bien failli être victime de cette chasse aux "monstres".

Ce jour-là, des dizaines de personnes armées de pierres et de machettes débarquent chez lui près de Mulanje (sud) en hurlant: "Vous cachez des suceurs de sang!"

Affolé, Orlendo Chaponda réussit à quitter in extremis son domicile et se réfugie au commissariat de police.

"Ma femme les a laissés entrer chez moi pour vérifier s'il y avait des buveurs de sang (...). S'ils m'avaient trouvé, ils auraient pu me tuer", frissonne-t-il encore aujourd'hui.

Orlendo Chaponda, le 28 octobre 2017, à Mulanje (sud du Malawi), a été victime de la
Orlendo Chaponda, le 28 octobre 2017, à Mulanje (sud du Malawi), a été victime de la "chasse aux monstres" ( Amos Gumulira / AFP )

Après s'être emparées des campagnes, les rumeurs de vampires ont gagné Blantyre, la capitale économique du pays.

En octobre, des groupes de miliciens armés ont patrouillé dans des quartiers défavorisés à la recherche de "buveurs de sang". Une personne a été brûlée vive et une autre lapidée à mort.

L'agitation a pris un tour si inquiétant que le président Peter Mutharika a dû monter au créneau pour dénoncer des "exemples très perturbants de justice populaire". "Rien ne prouve l'existence de buveurs de sang. C'est un mensonge qui a pour but de déstabiliser la région", a-t-il insisté.

Affabulation ou pas, les autorités ont envoyé des renforts de policiers et de militaires et même imposé un couvre-feu dans plusieurs districts du pays pour y ramener le calme.

- 'Attaquer les riches' -

Les mesures de black-out ont été récemment levées mais l'armée et la police restent mobilisées car la tension persiste.

Fin novembre, 22 personnes ont été arrêtées dans le district de Chikwawa, au sud de Blantyre, pour avoir mis à sac un hôtel où elles soupçonnaient la présence de vampires.

McDonald  Kolokombe, employé de la réserve forestière de Likhubulaz (sud du Malawi), le 28 octobre 2017 se plaint de la baisse du nombre de touristes du fait des rumeurs sur la présence de vampires dans la région
McDonald Kolokombe, employé de la réserve forestière de Likhubulaz (sud du Malawi), le 28 octobre 2017 se plaint de la baisse du nombre de touristes du fait des rumeurs sur la présence de vampires dans la région ( Amos Gumulira / AFP )

Au total, plus de 250 personnes ont été arrêtées au Malawi en lien avec des violences liées aux rumeurs sur les vampires.

"Les difficultés économiques et les inégalités" sont le terreau de ces rumeurs et de ces scènes de violence collective, explique Anthony Mtuta, maître de conférence en anthropologie à l'université catholique du Malawi. "Les pauvres pensent que les riches sont cupides et qu'ils leur sucent le sang."

Pour Orlendo Chaponda, "les jaloux et les délinquants profitent (de ces rumeurs) pour attaquer les riches". "Si vous avez une belle voiture, vous êtes forcément un buveur de sang. Tout cela est lié à l'illettrisme et la pauvreté."

Les désordres qui se sont emparés de certaines provinces ont contraint l'ONU à y suspendre ses missions l'espace de quelques semaines. Des volontaires du Corps de la Paix américain (Peace Corps) en ont également été évacués par précaution.

Loin d'être anecdotique, l'agitation liée aux vampires a commencé à peser sur l'activité des districts du sud du Malawi, où les montagnes, très prisées des randonneurs étrangers, sont désormais désertes.

Depuis la mi-septembre, les touristes boudent la réserve forestière nationale de Likhubula (sud), se désespère un de ses employés, McDonald Kolokombe. "Ici, les gens sont guides, bagagistes ou vendeurs de souvenirs. Ils comptent sur les touristes pour vivre", explique-t-il.

"On a du mal à manger à cause d'une mauvaise rumeur sur des prétendus suceurs de sang", se désole un autre guide, Eric Yohane. "Tout cela n'est qu'un gros mensonge."

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